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Maternelle

par La journaliste IT pink & green

Maternelle

Vers six ou sept ans, j'ai reçu un cadeau formidable, le Graal du Graal, plus qu'un jouet, le cadeau rêvé : un poupon nouveau-né. Oh, ce n'était pas une Corolle comme j'en ai toujours rêvé (même des années après). Il avait le corps en plastique, il n'était pas aussi doux ni aussi parfumé qu'une poupée Corolle, les finitions de ses yeux bleus (qui se fermaient) n'étaient pas aussi abouties.

Il était rigide.

Un peu trop dur.

Un peu trop orange.

Mais c'était mon bébé. Mon tout petit à moi. J'étais sa maman, il était mon baigneur, mon poupon, mon enfant, mon bébé. Je l'ai aimé tout de suite

Je l'ai baptisé Benoît, comme le cousin que je venais d'avoir.

Je le trimbalais partout, au parc, dans les magasins, à la messe du dimanche, en balade. Quand ma mère venait nous chercher après l'école avec le goûter de 16 heures, elle avait pour instruction d'amener aussi mon poupon. Il m'attendait assis sur les sièges de la Volvo break, je le saisissais, je le serrais contre moi. L'école était finie, je pouvais manger mes tartines de confiture maison et redevenir une petite fille silencieuse. Je pouvais aussi redevenir la maman de mon poupon, et ça, c'était essentiel.

Je dormais avec lui et souvent, avant de sombrer dans le sommeil, je priais fort fort fort pour qu'il se transforme en véritable bébé durant la nuit. De la même manière qu'il m'arrivait de prier Dieu qu'il envoie un autre bébé dans le ventre de ma mère.

Ma mère n'a jamais eu ce cinquième enfant dont je rêvais, et Benoît ne s'est, bien évidemment, jamais transformé en vrai bébé.

Il m'a suivie partout, en vacances, à la piscine, dans les ruisseaux gelés, dans les restaurants, le jardin de mes grands-parents, les chapelles silencieuses. C'était Miléna et son baigneur, le baigneur de Miléna, tout le temps, partout.

Un jour je suis allée à l'anniversaire de Céline. Céline, elle vivait dans une grande maison, avec piscine, jardin immense, piano à queue, chambres innombrables. Et une salle de jeux. Une salle de jeux remplie de poupées Corolle et d'accessoires blancs, doux, vaporeux. Une salle comme je n'imaginais même pas que cela puisse exister.

On nous avait demandé d'amener nos poupées si on le souhaitait, alors j'avais emmené Benoît. Avec tendresse, je l'ai posé dans un des petits couffins blancs qu'il y avait dans la salle et je l'ai recouvert d'un drap de mousseline. J'étais heureuse de voir mon bébé dans de si jolis draps, chez moi le couffin était plus modeste et les couvertures étaient confectionnées de carrés crochetés par une amie de ma mère. Un berceau beaucoup plus rustique.

Céline est venue voir ce que je faisais dans mon coin. Elle s'est approchée de nous et s'est penchée au dessus du couffin. Je me disais qu'elle allait sans doute s'extasier avec moi devant mon "nouveau-né" paisiblement endormi.

Que nenni.

Elle a plissé son nez, tout le poids de son corps s'est affaissé sur un seul de ses pieds, comme si elle était dépassée par tant de perplexité et sans même me regarder elle a demandé "mais c'est quoi ce truc moche ?".

Et elle a viré Benoît.

Sans préavis.

Truc moche.

Elle l'a jeté sur un matelas posé au sol juste à côté, et elle a placé une de ses Corolle à sa place. Son nez est redevenu lisse, elle s'est à nouveau campée sur ses deux pieds et elle a prononcé d'un air satisfait "ah voilà, là c'est bien".

Je crois qu'elle n'a pas compris pourquoi je me penchais avec toute la tendresse dont j'étais capable et toute la tristesse du monde vers le poupon rejeté pour le soulever avec amour. Je l'ai serré contre moi et je me suis éloignée.

Céline m'a regardée faire comme si j'étais dingue.

Cet épisode m'a marquée, comme vous pouvez le voir (sinon je ne m'en souviendrais pas, et je ne le raconterais pas ici). Mais il m'a appris deux choses : blessée, triste, touchée par les paroles de Céline, j'ai serré mon bébé contre moi et je me suis jurée que j'aimerais mes enfants envers et contre tout. Dès la première seconde.

Et quatre fois, je suis tombée en amour

La deuxième chose que cet épisode m'a apprises, c'est que les blessures d'enfant ne sont jamais anodines. A nous adultes, avec nos raisonnements, nos histoires, nos cicatrices plus ou moins bien fermées, plus ou moins encore sensibles, la mise en abîme est possible. On relativise.On minimise. Parce qu'on nous a appris à le faire.

"C'est pas grave", "ça ne sert à rien de pleurer", "tu en verras d'autres", "c'est rien ça", "arrête ton cinéma".

Si, c'est grave. Si, ça mérite d'être entendu. Si, ça mérite d'être consolé.

Des histoires comme ça, on se les trimbale parfois toute la vie. Sans même le savoir.

C'était grave ce que tu as fait Céline, c'était grave pour moi, pour la petite fille que j'étais. Avec le recul, ça m'a sans doute poussée à garder mes écoutilles toujours ouvertes pour mes enfants, pour leurs petites et grandes histoires.

Rien n'est anodin si pour l'enfant ça ne l'est pas.

Toute émotion mérite d'être entendue.

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Madame Ordinaire 17/04/2015 19:32

Je pensais avoir oublié toutes mes émotions d'enfant mais depuis que je suis mère, je me les prends régulièrement en travers de la figure... Je les croyais enterrées mais elles me sont revenues de façon très violentes alors je fais attention à mes réponses lorsque mes filles me confient leurs émotions.
Merci pour tes mots ♥

MissBrownie 17/04/2015 17:33

Ton histoire me fait penser à Lilo dans Lilo et Stitch.
En tout cas, c'est bien écrit ;)

LMO 17/04/2015 15:10

Magnifique article! Très émouvant!

Aloès 17/04/2015 10:49

Quel beau billet ! C'est vrai qu'on trimballe nos histoires d'enfants et qu'elles ont participé à nous construire, à faire les parents que nous sommes. Et je partage avec toi cette importance de l'émotion de l'autre. Quelle qu'elle soit elle en dit long sur lui/elle et ne mérite pas d'être écartée par une petite phrase assassine et anodine, mais d'être considérée avec attention.