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Ce que je garderai de lui

par La journaliste IT pink & green

Ce que je garderai de lui

De lui, je garderai un univers entier de sensations et d'émotions artistiques. Peinture, musique, poèmes, nature, saveurs, langues étrangères, voyages. Comme un immense bouquet coloré, lumineux et varié qu'on m'aurait offert à la naissance, comme ça, gratuitement, et dont j'aurai eu la chance d'admirer chaque fleur, chaque feuille, chaque détail, chaque mystère et chaque magie.

De lui, je garderai gravée dans ma mémoire l'image de ses yeux bleus si clairs, si limpides, de ses cheveux blancs depuis toujours, de ses mains musclées d'artiste, de cette silhouette qui nous guettait depuis le seuil de son atelier, vêtue d'une blouse tâchée de peinture ou depuis le perron de sa maison, presque toujours avec une chemise à carreaux soigneusement boutonnée. Avec ce sourire infini qui illuminait aussi bien sa bouche que ses yeux, son front, sa personne toute entière.

Je me souviendrai toute ma vie de ce vocabulaire d'artiste qu'il nous a légué, ocre jaune, rouge vermillon, terre de Sienne, acrylique, esquisse, encadrage, passepoils. Des mots qu'il employait en français au milieu de son slovaque. Des mots qui ont bercé ma toute petite enfance, sans même que je sache ce qu'ils signifiaient.

De nos étés, je garderai la saveur de ses salades, batavia, laitue, il les collectionnait dans ce jardin qu'il avait imaginé comme une de ses toiles, avec esthétisme, avec chaleur, avec des cachettes où se recueillir pour méditer comme il nous le répétait si souvent. Et les groseilles, et les pommes, et les framboises, et l'aneth que j'affectionne tant, et les groseilles blettes si difficiles à trouver sur les marchés en France et qui, là-bas, poussaient si bien. Il y avait aussi ces agencements de fleurs dorées, orangées, rouges, bordeaux, comme des touches de couleurs dans la jungle verte du potager et du verger. Des glaïeuls que ma grand-mère affectionnait, des marguerites géantes que je trouvais bien prosaïques, mais qu'il aimait observer et dessiner. Elles aussi, je les garderai dans un coin de mon coeur.

De nos Noëls, je garderai l'image du sapin qu'il nous dégotait au fond du jardin, toujours un peu bancal, un peu plus gros d'un côté, un peu plus maigre de l'autre. Il avait grandi sur un jardin pentu après tout, nul étonnement qu'il soit un peu étrange. Chez nous il disparaissait sous les décorations, les guirlandes, les cheveux d'ange qu'on lançait généreusement pour le recouvrir savamment. Chez lui, un sapin similaire trouvait sa place dans le salon, mais il restait pur de ces décorations brillantes dont nous étions friands. Un sapin à l'image de mon grand-père, à l'image du vrai Noël, à l'image de ce Christ dont il célébrait la naissance avec la plus touchante et la plus puissante des authenticités : dans la joie, dans la modestie, dans la simplicité joyeuse et sincère d'un événement unique. 

De lui, je garderai comme un trésor cette simplicité qu'il cultivait naturellement. Lui qui a pourtant grandi une cuillère d'argent dans une main, porcelaine fine et cristal à table, vêtu de dentelle fine par cette mère à qui il convenait de s'adresser à la troisième personne. Le nazisme, la guerre, les russes, les chars, le communisme, la prison, la condamnation à mort, tout cela avait balayé le superflu. Ce cristal dont il ne supportait pas la vue. Dans son atelier, c'est à même sa gamelle en fer blanc qu'il mangeait les soupes ou les plats mijotés par ma grand-mère ou une de ses filles. Il n'était pas gourmet, il était gourmand, sucré. Il nous impressionnait par les quantités de nourriture qu'il pouvait ingérer en une journée de création artistique, compote, soupe, biscuits, fruits secs, chocolat, bananes, pain, fromage, yaourts. On le regardait avec des yeux comme des soucoupes en se disant que ça devait sacrément carburer dans son cerveau et dans ses grandes mains d'artiste.

De lui je garderai la musique, les symphonies, Mozart, les grandes envolées, la joie, la célébration. Et ces poèmes qu'il a écrit durant sa captivité. Et toutes ces langues qu'il parlait, lisait, traduisait même.

De lui je garderai la Slovaquie, mais aussi la Corse qu'il a peinte à son retour de voyage, et les musées du Nord de la France où il nous emmenait. De lui encore, cette Bretagne sauvagement belle qu'on a sillonnée à ses côtés quand on était enfants. De long en large, de rochers en plages, de galet en sable, de coucher de soleil à aube éternelle.  Maisons blanches, toits ardoises, buissons ardents, dunes balayées de soleil et de vent, vagues sauvages.

Il nous levait tôt, il n'était pas question de louper le lever du soleil, y pensez-vous. Tandis qu'assis sur un petit tabouret il dépliait son calepin ou son chevalet et se mettait à dessiner, à crayonner ou à peindre, on se tassait au fond de la Volvo en mangeant du camembert et de la baguette pour rester éveillés. Cinq heures du matin c'est un peu tôt pour des enfants de cinq ou six ans, mais oh mon dieu je n'oublierai jamais les splendeurs orangées, embrasées, uniques, auxquelles nous avons assistées grâce à lui. 

J'ai tout avalé, comme un gros bol de beauté et de lumière. Ici la mer, chez lui la montagne. A ses côtés, j'ai avalé de grosses gorgées de tout ce que la terre et le ciel peuvent nous offrir de magnifique et de magique.

J'ai touché l'infini, j'ai découvert le beau et, à sa manière, il m'a donné le sens du spirituel, de l'Eternel, de l'essentiel.

Il en aura semé des graines dans les petites cerveaux, les petits coeurs, les petites âmes de ses enfants, de ses petits-enfants. 

Je n'en avais pas conscience quand j'étais petite, je me rappelle qu'on râlait un peu sur les réveils si matinaux, sur ce rouge qu'on portait si souvent dans nos vêtements "parce que c'est mieux pour les photos et les tableaux", sur ces Noëls bien modestes, sur ses longs discours illuminés. J'ai appris avec le temps que ces réveils faisaient partie des plus magiques de l'univers, que le rouge était vraiment une couleur magnifique sur les photos et dans la vie, que nos Noëls étaient en réalité bien riches et que ses discours n'étaient pas seulement illuminés mais tout simplement lumineux. 

En vérité, je pense que j'ai eu une chance énorme de l'avoir pour grand-père. Par sa présence, par sa lumière, par ses mots, par sa curiosité et sa générosité, il a contribué à me façonner, à faire de moi la personne que je suis aujourd'hui.

Je suis riche de lui. Et si demain ce sera son dernier voyage terrestre, son âme, elle, n'a pas fini de voyager dans la mienne. 

Merci Kajki.

Dovidenia v nebi.

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Allychachoo - Famille en chantier 06/01/2017 13:52

Ton texte est sublime <3 Quel bel hommage !

Béatrice 05/01/2017 22:48

<3 des bises !