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A ma grand-mère, à Gri

par La journaliste IT pink & green

A ma grand-mère, à Gri

On ne savait pas dire Grand-mère, alors on t'a rebaptisée Gri, mon frère jumeau et moi. Et grand-père est devenu Ampi.

Tu me manques. Ca fait plus de trente ans que tu me manques et plus de trente ans que je ne trouve pas la force de te dire au revoir. J'ai peur que tu disparaisses à tout jamais si je te dis au revoir, si je te lâche la main. J'ai peur de cette tristesse au fond de moi, j'ai peur de ce puits que j'ai creusé pour y cacher mes larmes parce que je sais qu'il est profond, énorme, rempli. Parce que je sais qu'il ne s'arrêtera plus de couler si je décide de lâcher les vannes.

Je n'ai rien oublié. Ni ton parfum de muguet, ni la purée dans laquelle tu nous fabriquais un volcan avec la sauce de la viande, ni ces oranges glacées que tu nous achetais dans la petite camionette qui passait devant ta maison avec sa petite sonnette si typique, ni le cabanon dans le jardin qu'Ampi avait rebaptisé le petit cotche, va savoir pourquoi. Je n'ai pas oublié le goût de la limonade, ni les framboises qu'on mangeait en écoutant, fascinés, grand-père allongé sur un transat au soleil nous raconter qu'il avait encore croisé Mickey et Donald mais qu'ils venaient juste de partir. On le croyait, si tu savais comme on y croyait !

Je n'ai pas oublié ce jeu de mots puérile et idiot qu'on avait inventé mon frère et moi, pour te faire bisquer. Riz framboises, comme ton petit nom de grand-mère et ton prénom. On le criait en te poursuivant et toi tu avais fini par te cacher. Je pense que c'était par espiéglerie, mais j'avais quatre ou cinq ans à l'époque, et te voir te cacher m'avait complètement figée. J'ai cru t'avoir mortellement blessée. Encore aujourd'hui je m'en veux d'avoir crié ça, encore aujourd'hui je reste glacée et la boule au ventre d'avoir pu te blesser, même si cette éventualité est probablement fausse. Je t'aimais tellement tu sais, je t'aime toujours tellement.

Je me rappelle de la mer, du vent, des gaufres, des glaces au chocolat, des moules et des crevettes que tu nous as appris à décortiquer. Cette Belgique que tu aimais tant et à laquelle je ne peux penser sans voir ton visage doux et mélancolique. Dans mon souvenir tes yeux ont la couleur de la mer du Nord, gris vert.

Je n'ai pas oublié non plus ta maladie. Ce fauteuil que tu ne quittais pas alors que tu étais si jeune encore. Tes jambes qui avaient gonflé. Un jour je crois que je t'ai surprise le crâne nu. Je dis "je crois" parce que jusqu'à il y a peu de temps, j'ignorais que tu portais une perruque. Je t'avais vue sans elle, mais ma mémoire avait volontairement occulté ce détail. Un voile s'est déchiré quand j'ai vu une de tes photos, j'ai demandé à ma mère si tu portais une perruque et elle m'a répondu oui. Alors j'ai revu comme dans un rêve mon arrivée feutrée sur le pallier, tu ne m'avais pas entendue, j'étais toujours si discrète, et toi tu avais le crâne nu. Tu t'es brusquement retournée, tu as un peu paniqué, hésité entre fermer la porte et remettre maladroitement tes cheveux en place. Et moi j'ai fermé la porte de ma mémoire, je n'ai pas voulu garder cette image de Gri. J'ai oublié. J'ai effacé. Tu étais toujours jeune, tu sentais toujours le muguet, tu jouais toujours du piano à la perfection.

J'ai du mal à finir ce billet tu vois, j'ai les yeux qui transpirent tout seuls.

Je n'ai pas oublié la voix de ma mère quand elle nous a annoncé que tu étais morte mais qu'il ne fallait pas être triste, parce que tu étais au ciel. J'étais sur le canapé et j'ai souri, c'est fou hein ? Alors que mon coeur explosait de désespoir. C'est là que j'ai pris une petite pelle et que j'ai commencé à creuser un puits dans mon petit coeur en miettes. Il fallait bien les mettre quelque part ces larmes que je ne devais pas verser, non ? Je ne t'ai même pas vue, mes parents ont voulu nous préserver de ça mais j'aurais aimé te voir une dernière fois, j'aurais aimé te dire adieu, j'aurais aimé réalisé un petit peu mieux que tu étais partie. J'ai 38 ans, et je crois que je l'ai toujours pas réalisé tu vois...

Je n'ai pas oublié le désespoir de mon grand-père quand tu es partie. Il a passé du temps chez nous, tu sais. Il a repeint des radiateurs et des portes pour s'occuper les mains, pour s'occuper la tête. Mais moi je voyais bien qu'à chacun de ses coups de pinceau son coeur coulait de larmes comme la peinture coulait lentement sur le bois. J'avais mal pour lui, je ne savais pas comment le lui dire, j'aurais voulu fabriquer un téléphone entre le ciel et nous pour qu'il puisse te parler, pour qu'il puisse entendre ta voix.

Pendant trente ans j'ai cru que je ne devais pas te pleurer parce que tu étais au ciel. Pendant trente ans j'ai collectionné mes larmes.

J'ai ensuite cru qu'il fallait que je te dise au revoir, que j'écrive tout ça et que je tourne la page. Tu sais ce qu'on dit, dire au revoir aux morts, les laisser partir pour qu'ils aillent en paix dans la lumière, faire son propre deuil, tout ça, tout ce blabla. Tout ce qu'on s'impose, dans un sens ou dans l'autre.

Comme quoi, une croyance en remplace une autre.

J'ai récemment compris que je n'avais aucune obligation, que je devais juste suivre mon intuition (merci Eliane). Eh bien tu sais quoi ? Je n'ai pas envie de te dire au revoir. Je ne suis pas prête pour ça. Je n'ai pas envie de t'écrire une lettre et de la brûler, je n'ai pas envie de te lâcher. Je n'ai pas envie de dire adieu. Et je ne le ferai pas pour le moment.

Je te garde à mes côtés encore un peu de temps Gri, je te garde le temps qu'il faudra.

Et je sais que tu es d'accord.

Je t'aime, du plus profond de mon coeur.

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fabienne 23/09/2013 03:01

MERCI MILÉNA. C'est émouvant, poignant, chaleureux, plein d'Amour. MERCI pour Gri et Ampi. JAMAIS nous ne les oublierons ! Ils sont là, à côté de nous, nous voit, nous aident, nous accompagnent tout le temps. MERCI pour ta sincérité. MERCI pour cette Ode à l'amour d'une petite fille envers sa grand-mère, envers son grand-père. MERCI pour toute l'émotion ressentie....les larmes ont suivi. MERCI pour le bonheur ressenti à la lecture de ce billet....Les sourires ont suivi. Gri et Ampi sont toujours là....dans nos coeurs, dans nos prières . À très bientôt. Je t'embrasse très fort.

fabienne 23/09/2013 03:01

MERCI MILÉNA. C'est émouvant, poignant, chaleureux, plein d'Amour. MERCI pour Gri et Ampi. JAMAIS nous ne les oublierons ! Ils sont là, à côté de nous, nous voit, nous aident, nous accompagnent tout le temps. MERCI pour ta sincérité. MERCI pour cette Ode à l'amour d'une petite fille envers sa grand-mère, envers son grand-père. MERCI pour toute l'émotion ressentie....les larmes ont suivi. MERCI pour le bonheur ressenti à la lecture de ce billet....Les sourires ont suivi. Gri et Ampi sont toujours là....dans nos coeurs, dans nos prières . À très bientôt. Je t'embrasse très fort.

Bouboulette 09/09/2013 16:42

Bouleversant pour moi qui me demande depuis quelques années maintenant comment je vais faire lorsque l'une d'elle partira...
Garde-la avec toi, elle en a surement autant besoin que toi ♥

Ginie 09/09/2013 10:54

Je pleure ... Je pleure parce que cet amour d'une petite-fille pour sa grand-mère, j'aurais aimé le vivre, j'aurais aimé ne pas vouloir leur au revoir, j'aurais appelé quelqu'un Mamie ou Bonne-Maman (c'est comme ça que mes cousins les appelaient) ... Mais cette saleté de crabe a fait de mes parents des demi-orphelins avant même qu'ils ne se rencontrent. Aujourd'hui, je regarde leurs photos et je me demande quelle grand-mère elles auraient été avec moi. Garde-la près de toi ! Bises