Avec le recul, je crois que ça a commencé là. Dans cette grande chambre où des rideaux couleur menthe et caramel jouaient avec la brise de la fin de l'été.
Je ne savais pas que j'avais entamé un tournant énorme dans ma vie, bien plus important que celui de quitter une région, un travail, un mariage, un quotidien. Ca, c'était la face visible de l'iceberg. Le truc fastoche, finalement. En profondeur, les changements qui m'attendaient étaient plus importants et beaucoup plus héroïques, car ils concernaient mon âme.
Je ne savais pas encore jusqu'à quel point ma vie serait labourée, désherbée, retournée, sillonnée, bêchée, ensemencée.
Je ne savais pas que j'abandonnerais tellement d'idées sur la vie et sur moi-même. Je ne savais pas que j'allais ouvrir les yeux, ralentir, cesser de me fuir, poser un regard neuf et lucide sur mes proches, me détacher, cruxifier le Jésus des chrétiens pour trouver le vrai. Dénicher ce que j'avais toujours cherché en cessant de le chercher, justement.
Je ne savais pas que j'allais apprendre à respirer.
A manger.
A dormir.
A "être" plutôt que de "faire".
Non, je ne soupçonnais pas que la métamorphose serait aussi radicale.
Allongée sur le lit, je me demandais : arrêter de courir, c'est possible ? Cesser de fuir, ça existe ? Ne plus user ses talons sur le béton, ne plus tourner dans sa tête comme un insecte apeuré et dément dans une boîte, c'est donc envisageable ? C'est pas après la mort, une fois qu'on l'a mérité, comme on me l'avait raconté, comme la plupart des gens le vivent tout au long de leur existence ?
Dans la chaleur de septembre la brise jouait dans les couleurs, la cathédrale égrennait les heures, un ciel azur comparable à nul autre me fascinait et moi je me disais "et si". Il y avait surtout cet homme à mes côtés. Il était calme, optimiste, confiant. Présent. Je n'avais jamais vu des yeux comme les siens. Je veux dire : son regard sur les gens et sur la vie. Il avait discrétement écarté un voile de la main, comme le vent écartait les rideaux, et il m'avait laissé entrevoir "autre chose". Je ne peux pas le définir par un autre mot. "Autrement". C'était son crédo.
Plus tard je me suis baladée en ville. C'était calme à l'extérieur, calme en dedans. Je ne connaissais pas ce sentiment. La ville semblait me dire "adopte moi". Je me suis rendue compte que je ne voulais plus quitter ni la ville ni les yeux pleins de présence.
J'ai senti ma vie ralentir. Comme ces sportifs qui arrivent en fin de course et qui ralentissent peu à peu, pour ne pas briser l'effort. Et qui finissent par s'arrêter, car ils sont arrivés.
Ca n'était que le début, mais j'avais pris le meilleur virage de ma vie.






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