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Mon CP, son CP : 30 ans après

par La journaliste IT pink & green

publié dans Mon nombril

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Il y a trente ans j'avais 6 ans et j'entrais en CP. J'entrais à l'école tout court d'ailleurs, puisque je n'ai pas fait de maternelle.

 

J'étais blonde, timide, mélancolique (j'allais dire triste). Je construisais des châteaux dans ma tête mais je ne me trouvais pas assez bien, ni assez riche, ni assez intéressante pour m'imaginer en princesse. J'aimais dessiner, peindre et au CP je découvrais une autre passion : les lettres, les mots, les phrases, les pages, les livres.

 

Ma mère m'habillait souvent en rouge et rose "pour mon grand-père". Parce qu'il est artiste peintre et que sur les photos qu'il prenait de nous ou sur les esquisses qu'il croquait pendant que nous jouions il voulait toujours de la couleur. Ocre jaune, vermillon, magenta, gouache, pantone sont des mots qui sont entrés dans mon vocabulaire quand j'étais toute gamine.

 

En CP j'ai appris que le rouge et le rose ne devaient pas être mariés. "Jamais, ça fait prole" m'a dit Céline. Je ne savais pas ce que prole signifiait mais j'ai banni le rose marié au rouge pendant des années. A vrai dire je me suis réconciliée avec ces deux couleurs une fois que j'ai eu des filles. Je savais désormais ce que prole voulait dire, mais le rose et le rouge me plaisait définitivement ensemble. Et tant pis pour Céline. D'ailleurs Céline m'a remplacée par une Bérangère quand je suis arrivée en CM1. Je crois que c'est la plus grande blessure d'écolière que j'ai jamais reçue. Ca m'a rendue malade, vraiment. Je ne voulais plus retourner à l'école puisque Céline n'était plus ma copine, ni personne.

 

J'ai donc six ans et j'entre en CP avec mon frère jumeau, dans la même classe, sur le même ilôt de bureaux. On est quatre : lui, moi, Céline justement, et Tanguy. Tanguy, l'autre traumatisme de mes années de primaire. Mon frère et moi sommes rentrés complètement paniqués (et le mot n'est pas trop fort) parce que Tanguy avait déclaré, en regardant nos cahiers et nos feutres, qu'on s'était trompé de magasin, "que c'était pas du tout ça qu'il fallait tout acheter à Auchan, pas dans un autre supermarché, hanlanlanlanlan, vous allez vous faire gronder !". Je ne connaissais même pas Auchan mais le soir, les larmes aux yeux, j'ai supplié mes parents de tout rendre au magasin et d'aller dans ce fameux "Auchan" comme Tanguy l'avait dit. Mes parents ont eu du mal à nous calmer et à nous convaincre que les fournitures achetées convenaient parfaitement. Tanguy je l'ai croisé sur Facebook il y a quelques temps et je lui ai raconté cet épisode - dont il ne se souvenait absolument pas (ô cruelle insouciance des enfants !). On en a rigolé évidemment, mais il y a 30 ans je rigolais pas du tout avec mon frère.

 

Etrangement je ne me rappelle pas de mon cartable, ni de ma tenue le jour de la rentrée. Mais j'avais un tablier bleu ciel et des chaussons qui recouvraient mes chaussures (un peu comme les chaussons qu'on donne dans les hôpitaux, oui oui, ceux qui donnent un air de touriste des hosto, mais en tissu). Mon frère avait un tablier bleu marine, comme tous les autres garçons. Et moi comme les autres filles.

 

Il y avait Céline, mais aussi Stéphanie. Ou plutôt "des" Stéphanie. Des Delphine. Des Nathalie. Des Cécile. Des Sandrine. Des Caroline. Plein. Et c'est avec désespoir que je contemplais mon prénom au-dessus de mon porte-manteau. J'en voulais à mes parents de m'avoir donné un prénom comme personne d'autre.  C'est seulement des années plus tard que j'ai aimé mon prénom ainsi que son côté unique. Mais à six ans, je voulais m'appeler Stéphanie ou Delphine, comme tout le monde !

 

La maîtresse s'appelait Annaïck. Elle avait une voix douce, comme ma maman, et une longue tresse, comme moi. Elle portait aussi un tablier, bleu ciel, avec des rayures blanches et un col blanc. Elle passait d'ilôt en ilôt avec son petit tabouret et elle corrigeait le travail effectué individuellement par chacun élève. Ah oui, parce que j'ai oublié de préciser que j'étais scolarisée dans une école Montessori.

 

Dans ma classe il y avait donc des ilôts, une maîtresse qui se baladait avec son tabouret, des élèves qui circulaient à pas feutrés grâce à leurs chaussons et du matériel à observer, à toucher, à découvrir. Des lettres en plastique jaune ou bleu qu'il fallait accrocher à des clous, pour reformer un mot. Des lettres en papier de verre sur une plaque en bois, qu'on découvrait du bout des doigts, les yeux fermés. Des perles dorées et nacrées qui représentaient des dizaines (une barre, comme une barrette), des centaines (une plaquette de perles), des milliers (en cube).

 

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Que reste-t-il de cette année charnière où je découvrais l'école, me séparais de ma mère, posais de la glue entre mon frère et moi et perdais ma chère grand-mère ? Ces petits détails, si fortement ancrés dans ma mémoire, dans quelle mesure ont-ils façonné mon caractère, mon âme, ma façon de vivre et de regarder les autres ?

 

Je mets du rose et du rouge à mes filles. Je les ai scolarisées à 2 ans 1/2 et 3 ans. Je leur ai donné des prénoms qu'elles sont seules à porter à l'école, parce que finalement oui, c'était un cadeau. J'aime toujours jongler avec les mots. J'ai veillé à respecter scrupuleusement la liste des fournitures pour éviter que ma petite CP ne soit en panique en découvrant qu'il manque quelque chose. Ou plutôt : pour me rassurer moi-même. Pour rassurer la petite fille que j'étais. Pour boucler la boucle.

 

En accompagnant une petite blondinette et son gros cartable sur le chemin du CP, j'ai eu l'impression d'en accompagner une autre, 30 ans plus tôt. Beaucoup plus calme certes, sage en toutes circonstances. Parfaite en apparence. Triste en profondeur.

 

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Photo {2} : Ecole Montessori Grenoble

 

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Needfordreams 25/09/2011 21:36



Je me permets de revenir sur ce post, parce que depuis que je l'ai lu (le jour où tu l'as publié, donc) il me trotte dans la tête... dans sa globalité, parce que je l'ai beaucoup aimé, et aussi
pour un détail. Alors chaque jour, je me promets de repasser par ici poser ma question, et chaque jour j'oublie. Cette fois, j'y suis! J'ai aimé la façon dont tu expliques ce que ta propre
expérience t'as fait prendre comme décision pour tes filles: et je me demande, pourquoi le fait d'avoir été scolarisée à 6 ans t'a t'il poussée à les mettre à l'école à 3 ans, au contraire? Même
si je trouverais super intéressant d'avoir ta réponse, je comprendrais si tu n'as pas le temps ou pas l'envie de le faire! :o)



vieille bique 13/09/2011 01:07



on devrait toutes se rememorer notre cp et comme toi faire le parallèle avec celui de nos enfants......belle page de nostalgie comme toujours on vit avec toi tous ces moment tous ces rien ou l'on
se reconnait  toujours un peu ....ou pas....



nadine 09/09/2011 09:38



article comme d'habitude joliment écrit et touchant... où, je retrouve une part de moi et des réflexions sur moi-même. Comme toi, mon prénom pendant longtemps m'a déplu et comme toi,
aujourd'hui,  j'ai donné à mes enfants des prénoms "hors-norme". Mais eux sont fières de les porter!



La journaliste IT pink & green 09/09/2011 09:46



Mes filles aussi aiment leurs prénoms, ptêt parce que je leur ai aussi expliqué le pourquoi de ces choix. 



Selly 08/09/2011 14:53



Ton texte est magnifique!


Bonne rentrée!


:)



La journaliste IT pink & green 09/09/2011 09:46



Merci Selly, bonne rentrée également !



estelle 08/09/2011 12:55



Il me fait pleurer ton article et me touche au fond du coeur.


La petite Miléna m'émeut, c'est certainement aussi cette parcelle d'elle qui te permets d'écrire si vrai et d'observer si bien. On ne devrait jamais oublier l'enfant qu'on n'a été.


ET pour autant il nous faut avancer sans trop de nostagie. 



La journaliste IT pink & green 09/09/2011 09:47



Merci pour ce très joli message.