C'est une copine qui m'a sorti cette phrase un jour, presque dans un murmure et les yeux cachés par ses longs cils blonds. Sans doute gênée d'oser formuler une telle remarque, alors qu'elle connaissait mon parcours pour avoir des enfants, elle avait prononcé ces mots en un seul souffle.
Toutes les deux nous pouponnions à l'époque. Moi ma deuxième fille et elle son troisième enfant, un fils. Heureusement d'ailleurs que j'étais mère quand elle m'a balancé cette phrase. Je crois que si je n'avais pas serré contre moi mon enfant à ce moment là, ou du moins été enceinte, je lui aurais fait ravaler son commentaire tellement il me paraissait surréaliste, limite blessant.
Mais ce fut tout le contraire.
Un instant médusée par cette phrase ahurrissante (comment diable peut-on envier 48 mois cumulés d'attente, des dizaines de piqûres et de prises de sang, des fausses couches en veux-tu en voilà et un alitement complet ?), j'ai pris le temps d'y réfléchir deux secondes, avant de l'encourager à poursuivre sa réflexion.
"J'ai jamais eu le temps de désirer vraiment mes enfants. Je veux dire : les attendre, les espérer". Elle était tombée enceinte de sa fille aînée lors de sa nuit de noce (ça ne s'invente pas), de son premier fils lorsque l'aînée avait trois mois et qu'elle se croyait protégée par l'allaitement et l'absence de retour de couches. Non pas qu'ils ne souhaitaient pas rapidement un deuxième enfant, mais un an d'écart c'était raide tout de même... Et le troisième, six ans après. Il avait été "planifié". Mais aussitôt décidé, aussitôt arrivé ! Elle était tombée enceinte quinze jours après.
Le pied, non ?
Ben non justement.
Elle souffrait de ce manque d'attente, de ce manque d'espérance. Elle n'avait jamais attendu fébrilement les résultats d'un test de grossesse, assise sur la cuvette des toilettes, encore moins le taux de BHCG d'une prise de sang. Elle n'avait jamais rêvé devant des rayons de layette en espérant que ce mois ci, ce serait le bon. Elle n'avait jamais passé des heures devant un miroir à s'imaginer enceinte, un coussin planqué sous le t-shirt. Elle n'avait jamais rêvé d'un bébé imaginaire, ni réfléchi pendant des mois à des prénoms. Elle n'avait jamais calculé sa date d'ovulation, ni pris sa température, ni fait l'amour sur commande, ni guetté sa culotte à J28, ni raisonné en DPO. Elle n'avait jamais détesté les femmes enceintes (pourquoi faire ?) ni les émissions de télé sur la grossesse épanouie.
Et ça lui manquait. Paradoxalement ça lui manquait. Tandis que moi j'enviais sa facilité à tomber enceinte, elle, elle m'enviait ces petits et (très) longs moments d'impatience, d'attente et d'espoirs déçus.
J'ai repensé à tout un tas de conversations que j'avais eues avec des copines sur un forum où on tuait le désespoir de l'attente en la partageant ensemble. C'était des filles qui se piquaient comme moi pour tomber enceintes. C'était plein de joie, de partage, d'amitié et d'espoir. De rage aussi. Beaucoup de rage.
J'ai repensé à nos discussions sur "les autres". Celles qui s'asseoient sur un lit et tombent enceintes. Celles qui, parfois, se plaignent de tout, des nausées, des vergetures, des douleurs, de la prise de poids, des prises de sang mensuelles, des insomnies, des remontées acides, de l'indifférence des gens ou au contraire de leur intérêt trop marqué pour leur ventre. Puis qui se lamentent sur les pleurs du fruit de leurs entrailles, sur les nuits difficiles, sur les dents qui ne sortent pas, sur les siestes microscopiques et sur l'inexistance de leur vie sociale. Et qui, à côté de ça, abreuvent le forum de photos de leur test de grossesse encore humide, de leurs échos, de leur ventre triomphant puis de leur progéniture.
"Les autres", un clan à part qui nous faisait à la fois rêver et ricaner. Je crois qu'on n'était pas très tendres avec elles. On brandissait notre ventre vide, nos douleurs et nos colères comme autant d'étandards. On se drapait de notre frustration et on criait à l'injustice. On enviait leur chance et on leur jetait la pierre.
On avait envie de hurler "mais pétard donne moi ta grossesse si t'es pas contente ! moi je veux bien des vergetures, des seins qui tombent, 20 kilos dans ma face et des nuits pourries, pourvu que j'ai un enfant". On avait envie de crier des choses encore moins jolies que celles-là. On l'a fait aussi je crois. Ca soulageait... un peu.
Mais face à ma copine qui souffrait (oui, souffrait) de sa fertilité, je me suis dit que chacun voit vraiment midi à sa porte... Qui suis-je donc pour juger la souffrance d'autrui ? Qui suis-je pour décréter que mon manque d'enfant est plus douloureux que le trop ? Qui suis-je pour condamner celle qui vit très mal sa grossesse ou les premiers mois de son enfant, sous prétexte que moi je n'arrive point à enfanter ?
Chaque douleur est unique et pour en apprécier la profondeur il faudrait pouvoir chausser les souliers de l'autre et parcourir un bout de chemin à sa place...
Cette conversation avec ma copine m'a aussi permis, avec le recul, de mettre en perspective mon rapport à la maternité. J'ignore dans quelle mesure l'attente et la souffrance ont modelé mon regard sur la maternité, sur mes enfants. Je ne sais absolument pas en quoi les choses auraient été différentes si je n'avais pas du batailler contre moi-même, puis "avec" moi-même.
Même pour mon fils, arrivé le plus naturellement du monde, la grossesse, la naissance et la vie ont forcément aussi été façonnées par ce que j'ai vécu avant.
Mais une choses est sûre, je ne regrette rien. Aucune épreuve, aucune douleur. Elles ont fait de moi la mère que je suis aujourd'hui. Pas parfaite du tout. Mais consciente. Et plus empathique.






LNA 30/04/2012
Pauline 11/05/2012
La Mère Joie 16/05/2012
Clovis Simard 25/06/2012
Clem 10/07/2012