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Le spectre

par La journaliste IT pink & green

Le spectre

Je le croisais presque quotidiennement sur le chemin du travail. Il avait le visage émacié, le teint gris et ses traits creux semblaient désespérément vouloir rejoindre le sol. Il était affublé d'un bonnet bleu marine d'où sortaient de longs cheveux grisonnants et emmêlés qui n'avaient visiblement pas côtoyé une paire de ciseaux depuis des années. Il portait toujours une sorte de paletot kaki, usé, trop grand, qui semblait suspendu à un cintre et non pas à un corps tellement il était maigre et voûté.

Je le croisais toujours à des moments choisis de mon existence. Après avoir trop travaillé, trop fait la fête, trop pleuré, trop parlé, trop écrit, trop pas dormi, trop tiré sur les somnifères, trop picolé, trop avalé de Xanax, trop rigolé, trop fait n'importe quoi. Je n'étais même pas surprise quand je le croisais, je savais à l'avance qu'il surgirait au coin de la rue tel un fantôme précédé par le silence et l'angoisse. Je le savais parce que sa présence répondait toujours parfaitement avec ce que je ressentais. Sa vibration résonnait avec celle de mon âme. Lui et moi, on était synchrones. C'était le Spectre, mon Spectre. Son aspect contrastait étrangement avec le mien, ses pieds chaussés de baskets sales et déchirés croisaient en silence mes talons qui claquaient gaiement sur le sol, et nos pas se reconnaissaient l'espace d'un instant. On était pareils. De la misère humaine qui se côtoie en silence.

Je le croisais comme une ombre de moi-même et en l'apercevant je rentrais immédiatement à l'intérieur de moi-même, comme un escargot dans sa coquille. Ses yeux ne m'ont jamais regardée, je pense même qu'il ne regardait rien. Il n'y avait pas de vie dans ses pupilles, elles étaient noires et vides. On n'y distinguait même pas l'iris.

Il ressemblait vaguement au Christ, mais un Christ perdu. Il aurait pu être celui de la crucifixion si son regard n'avait pas été aussi terrifiant de néant et de mort intérieure. Je suppose que même sur le chemin du Golgotha, les yeux de Yeshua avaient un éclat de vie et de divinité. Alors que mon spectre ressemblait à un zombie de la vie.

Oui c'était mon spectre, et je prenais sa présence comme ça, au coin d'une rue, comme un avertissement bienveillant mais ferme et presque menaçant de la part de la Vie. Il me renvoyait en pleine figure ce vers quoi je me dirigeais en courant : la folie, la solitude, la peur, l'enivrement, l'abîme, la perte. La mort. Ces traits tirés, ce regard vide, cette démarche d'automate silencieux, c'était moi, dans un avenir pas si lointain que ça.

J'ignore ce qu'il est devenu. Jamais je ne me suis retournée sur son passage. Jamais je ne l'ai suivi du regard. Peut-être même qu'il s'évanouissait dans l'air comme un fantôme, une fois sa mission accomplie ? Je mettais la musique un peu plus fort, j'accélérais le pas et je le remerciais en chuchotant un "oui, je sais, je sais, un jour j'arrêterai ma course vers la mort... un jour". Et aujourd'hui encore, j'ai envie de le remercier d'avoir fait irruption dans ma vie à des moments où j'en avais besoin. Il me secouait, il me remuait. Je pense qu'à sa manière, il m'a aidée à tenir le coup et à redresser un peu la barre dans des moments où j'aurais pu sombrer complètement.

Et aujourd'hui, quand je croise quelqu'un qui ressemble à mon Spectre, pas tant physiquement que par sa condition misérable et la vacuité de son regard, je ne le prends plus comme un garde-fou, mais j'ai le coeur qui se serre à l'idée de ce que cette personne vit. A la rue, aigri, alcoolique, dépendant, marginale, violent, isolé, drogué, damné, qui sait ce qui l'a menée là ? Qui sait ce que je serais devenue si je n'avais pas interrompue ma course ? Qui sait de quelle manière mon Spectre ne m'a pas aidée à ne pas sombrer de l'autre côté ?

Adieu mon Spectre, et merci.

(Photo trouvée sur We heart it)

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Oscara 26/04/2013 22:15

Joli texte ! Presque un conte qui nous rappelle qu'il ne faut jamais négliger les signes que nous envoie... l'univers ou whatever...